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Le concept de médicalisation dans les sciences sociales. 1/ La santé et l’exercice d’un biopouvoir

Par Philippe Habib

De la pensée critique des années 1960-1970, il persiste une thématique de recherche qui a conservé jusqu’à nos jours une forte actualité et scientifique et politique. C’est celle se rapportant à la médicalisation de la société. Historiquement, ce phénomène correspond à un long « processus d’ordre à la fois scientifique, technique et socio-culturel [qui] se traduit par l’accès d’une partie croissante de la population à la médecine officielle pour tout ce qui touche à la santé ».[1] Elle est ainsi intimement liée à une dynamique de constitution du champ de la médecine, son autonomisation et son monopole sur les soins et plus largement sur les discours et les normes de santé.[2] De fait, cette médicalisation ne se borne pas aux seules questions des pratiques de soins ou de l’accès à la médecine officielle, mais correspond à une extension de l’espace social de la médecine qui se traduit alors par le fait de « conférer une nature médicale à des représentations et des pratiques qui n’étaient jusqu’alors pas socialement appréhendées en ces termes. Elle est avant tout la redéfinition d’un problème existant dans un langage médical »[3]. Dans la littérature sociologique cette thématique de la médicalisation s’inscrit d’une part dans le prolongement des travaux réalisés par Michel Foucault, et d’autre part comme l’un des acquis des travaux développés à l’université de Chicago dans le cadre théorique de l’interactionnisme symbolique ; en particulier ceux d’Eliot L. Freidson.

La santé et l’exercice d’un biopouvoir

Michel Foucault va mettre en évidence les liens entre politique, techniques et médecine avec un concept introduit pour la première fois lors d’une conférence donnée à Rio, le biopouvoir[4]. À partir de ce concept, Michel Foucault décrit une « révolution dans la technologie du pouvoir » qu’il fait remonter à la fin XVIIe siècle ; une révolution car il ne s’agit moins de répondre à un enjeu d’administration d’un territoire qu’à celui du gouvernement de la vie des populations qui y résident. Cette révolution procède d’une jonction inédite entre pouvoir et savoir. Elle atteste de la modernisation de l’action de l’État qui correspond alors au passage d’un art de gouvernement inspiré par Machiavel à une science de gouvernement qu’inspirent désormais la statistique, l’économie politique (les rapports entre la population, le territoire et la richesse), la démographie et l’arithmétique politique (qui servira à compter, mais aussi à calculer les espérances de vie, science qui est à l’origine de l’épidémiologie moderne), ainsi que l’ensemble des savoirs servant au développement autonome de la médecine[5].
Aussi, la médicalisation de la société trouve avec Michel Foucault son origine dans un rapport fonctionnel avec le gouvernement moderne des populations. Le biopouvoir procède de l’instauration d’un pouvoir disciplinaire qui vise dès lors au contrôle des pratiques sociales, et plus fondamentalement au contrôle biologique des corps – qui prennent alors une réalité bio-politique – dont on s’assure de la conformation à des normes ajustées à des impératifs politiques.
C’est d’abord en Prusse où fut inventé une science de l’État (Staatswissenschaft)[6] que se met en place entre 1750 et 1770 une organisation de la médecine de manière pyramidale destinée à établir une médecine sociale qu’on appellera la police médicale. Mais c’est surtout dans l’Angleterre du XIXe siècle, lorsque la médecine sociale se donnera pour objectif d’améliorer la capacité productive d’une population servant les révolutions industrielles et le développement du capitalisme, ou encore en France, avec le mouvement hygiéniste dont l’âge d’or se situe à partir des années 1880 que la médicalisation va prendre son caractère instrumental. À cette époque, les révoltes paysannes avaient déjà commencé à disparaître. Les centres urbains y devenaient les théâtres de nouveaux conflits avec la formation d’une plèbe en voie de prolétarisation. La médecine sociale se développe alors comme l’instrument d’une domestication politique nécessaire.


[1] Goubert, J.-P. « La médicalisation de la société française, 1770-1830 », Réflexions historiques, n°8.
[2] Freidson (Eliot L.), La profession médicale, Payot, Paris, 1984.
[3] Fassin (Didier), « Avant propos. Les politiques de la médicalisation », L’ère de la médicalisation. Ecce homosanitas, P. Aïach, D. Delanoë (dir.), Paris, Anthropos, 1998, p. 5.
[4]Foucault (Michel), Naissance de la biopolitique. Cours au collège de France. 1978-1979, Gallimard/Seuil
[5]Tout au long du XVIIIème se mettront en place les techniques et les sciences qui contribueront à la connaissance exhaustive des populations, des maladies sur un mode étiologique (la recherche des causes). L’imposant traité (9 volumes) de « police médicale » publié par un médecin, Professeur d’université et proche de la Cour de Viennes (il fut le médecin personnel du Tsar Alexandre 1er), Johan Frank en 1779, et dont la réédition à chaque fois complétée perdura jusqu’en 1827 (6 ans après sa mort), est un formidable témoignage de la compilation des différentes sciences et techniques dont disposeront désormais les gouvernements pour traiter de sujets aussi variés que la question de l’hygiène rapportée aux denrées alimentaires, à l’approvisionnement en eau, à la maternité, à la santé des enfants, mais aussi, à partir de statistiques morales, les questions d’hygiène se rapportant à la sexualité, à la prostitution, aux consommations d’alcool ; les questions de santé, et plus spécifiquement d’hygiène, étant à cette époque intrinsèquement liées aux enjeux de morale.
[6]Cette « science de l’État » désigne d’un côté, un savoir dont l’objet est l’État ; pas seulement les ressources naturelles d’une société ou les conditions de vie de sa population, mais aussi le fonctionnement général de la machine politique. D’un autre côté, l’expression désigne aussi les méthodes à l’aide desquelles l’État produit et accumule les connaissances lui permettant de garantir son fonctionnement.

Comment se déroule une étude menée par SeP ?

Après que le directeur d’étude désigné par SeP et le commanditaire se sont mis d’accord sur les différentes modalités de l’étude et la signature d’une convention, un ensemble de règles et de pratiques organisent son déroulement.

– Le directeur d’étude est et reste durant l’intégralité de la durée de la convention l’interlocuteur principal du commanditaire : en contact direct avec lui, il lui rend compte régulièrement de l’avancée des travaux. La fréquence des comptes rendus dépend de ce qui aura été décidé lors de la constitution du comité de pilotage.

– Un comité de pilotage est composé. Il existe le temps de l’étude. Il est composé au minimum du commanditaire et du directeur d’étude désigné par SeP qui peuvent convenir d’y faire participer d’autres personnes. Ce comité se réunit régulièrement pour discuter des avancées de l’étude et opérer les réajustements éventuels (la fréquence des réunions dépend là aussi de ce qui aura été décidé lors de la constitution du comité de pilotage).

– L’étude, l’enquête de terrain puis les analyses problématisées et contextualisées ainsi que la rédaction du rapport sont toujours menées par plusieurs enquêteurs agissant pour SeP. Il s’agit là d’une posture professionnelle déontologique : elle permet de mener une analyse collective, argumentée et contradictoire, de garantir des résultats concrets et directement mobilisables pour le commanditaire et sa structure.

– Le rapport écrit est restitué au commanditaire de l’étude à la date prévue avec lui.

– Une restitution orale des résultats de l’étude est possible, avec l’accord du commanditaire. Les modalités sont variables : au seul commanditaire, aux membres de la direction, à l’équipe, aux partenaires, etc.

Programme de réussite éducative

On le sait, depuis cinquante ans au moins, depuis que Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron (*) l’ont démontré et écrit, à l’école prédomine une culture bien particulière qu’il est bon de maîtriser pour réussir.

La “culture scolaire” possède ses codes, ses valeurs, ses exigences mais elle n’est pas partagée par tous les milieux sociaux.
Pourtant, tous milieux sociaux confondus, l’injonction sociale de réussite scolaire est prégnante ; ne pas en posséder les clés est clairement préjudiciable.

Les Programmes de réussite éducative (PRE), mis en place en 2005 dans le cadre de la loi de cohésion sociale et qui concernent 650 communes, ont donc un rôle important à tenir pour aider les parents et les enfants des classes populaires dans leur compréhension du fonctionnement du système scolaire et de ses contraintes.

Sociologie en Pratiques propose d’accompagner les organismes en charge d’un PRE et les équipes qui les composent dans la mise en oeuvre, l’amélioration et l’évaluation de leurs programmes.
Dans le rapport présenté ici, qui concerne le PRE de Sainte-Geneviève-des-Bois, l’objectif principal était de déterminer la satisfaction des parents des bénéficiaires du PRE ainsi que celle des partenaires mobilisés dans le programme. Concrètement il s’agissait, auprès des premiers, d’évaluer le soutien que leur apporte le dispositif puis, auprès des seconds, d’étudier les modalités du partenariat opérationnel de manière à optimiser l’intervention auprès des familles et des enfants.

(*) BOURDIEU Pierre, PASSERON Jean-Claude, Les héritiers. Les étudiants et la culture, Paris, Minuit, 1964.

Ressources :
Le programme de réussite éducative de Sainte-Geneviève-des-Bois (à télécharger, au format PDF)